La Poly'monodie

Article d‘Évelyne Girardon pour la revue Chanter, revue québecoise du chant choral, numéro de février 2007.

Copyright : ©Évelyne Girardon – Compagnie Beline

couverture revue Chanter : Évelyne Girardon
> Chanter, revue québecoise du chant choral - février 2007

extrait revue Chanter

La « polymonodie » n’est pas à ce jour un genre de musique « déposée » et de référence, mais plutôt une provocation, un terme inventé il y a peu (en forme de proposition stratégique) qui invite l’amateur de polyphonies vocales à la réflexion. Antinomique au départ (« plusieurs/un seul »), ce désir de partage vocal particulier se dépose petit à petit dans les têtes des arrangeurs consciencieux ou, plus simplement, chez ceux qui souhaitent « chanter à plusieurs voix » les répertoires de la tradition populaire, tout en leurs conservant un certain nombre de caractéristiques : modalité stable ou mouvante (polymodalité), ornementation, timbre vocal particulier de chacun, variation, fonction, narration.

Je crois bien être la première à avoir inscrit ce terme « officiellement » sur la jaquette d’un CD, mais nous sommes plusieurs à l’avoir vu jaillir de nos conversations : André Ricros, Alain Savouret et moi-même, tous trois passionnés par les monodies de tradition. Le terme est nouveau, mais le fond des choses est bien connu.

Quel besoin d’inventer ce terme et de tenter de décrire ce qu’il contient ? Une forme de révolte, pas très neuve, mais récurrente : quand on aime les répertoires chantés de la tradition populaire, on est vite lassé et déçu par la plupart des harmonisations verticales (tonales) proposées pour les chœurs, qui écrasent de leur condescendance savante des répertoires qui s’en passent bien. De grands compositeurs s’y sont cassés le nez…

Dans le contexte des chorales en France, souvent, l’habitude est d’habiller lourdement les chansons de tradition en les affublant d’harmonisations épaisses, chantées par 50 choristes au minimum, qui évacuent les grandes caractéristiques de ce champ musical d’abord, caractéristiques sociales ensuite, liées à ce répertoire. On choisit la plupart du temps des histoires gaies, entrainantes, laissant de côté le reste (70 % des collectes), composé de ballades (toujours trop longues les ballades !) aux textes denses, poétiques et forts, durs, comme la vie des gens qui nous les ont transmises. Les pupitres gomment l’ornement (véritable signature du chanteur de tradition), interdisent la variation, sans éveiller l’émotion cachée de la narration.

Du coup, certains pensent qu’il ne FAUT PAS HARMONISER ce répertoire… Au vu de ce qui écrit plus haut, on peut être d’accord… Ce serait tout de même dommage de frustrer un grand nombre de chanteurs ; ne fermons pas la porte à tous ceux qui aiment chanter à plusieurs voix. D’autant que l’idée d’authenticité, de racine, est sujette à caution… (Nous vivons encore sur une image très 19e siècle de ce répertoire.)

Voici la définition que je fais mienne : Poly’monodies = Poly’mélodies + Poly’narrations. Concrètement, la confrontation des codes musicaux et des codes de textes contenus dans ces répertoires de tradition, permettent des effets de tiroir de la mémoire et il n’est pas rare que des chansons, spontanément, se suivent, se superposent, se décalent, s’entonnent à des hauteurs différentes et en même temps. Ça fait même partie des joutes vocales et autre « assaut de chants » qui commencent à se faire entendre ici et là. Il m’arrive souvent de mêler toutes ces possibilités dans les arrangements, car je me suis aperçue que loin de noyer les discours, elles pouvaient aussi les éclairer.

Quelques notions concernant la monodie sont évidemment nécessaires. Dans les répertoires dits de tradition (aie, un autre piège se profile à l’horizon, quelle est la définition de tradition ?), tout est imbriqué : la mélodie, la narration, la fonction, le tempérament, la pose de voix, l’ornementation, les micro-variantes. La structure centrale est à grande majorité modale, même (et surtout si) tous les accidents qui font sortir du mode sont les bienvenus (à la différence du répertoire liturgique par exemple).

L’histoire de la musique passe à l’intérieur, de façon subtile (arrivée de la sensible, utilisée de manière tout à fait spéciale). La modalité imprègne très fortement les musiques de tradition orale, tous pays confondus. On peut dire que la modalité, ce sont nos racines (nous sommes donc nombreux à avoir les mêmes…). Chanter, dans ce monde au mode de vie à la foi proche et si lointain, c’est surtout raconter ou faire vivre une fonction, un rituel (danser pour battre le sol d’une nouvelle maison, bercer, marcher, travailler.)

La pensée musicale est horizontale, très différente de celle dont nous avons l’habitude aujourd’hui : la verticalité des sons se vit comme une superposition de monodies, ou de lignes narratives, et non pas comme la réalisation pensée d’accords. Les pratiques polyphoniques dans les traditions orales ont cela de particulier qu’elles mettent en valeur l’individuel, donc la monodie, dans le son collectif.

Nous y sommes donc… Comment faire ? S’imprégner de l’univers monodique d’abord, concevoir le chant comme porteur d’un texte enraciné dans le phrasé (sans texte, l’allure de la mélodie n’a pas la même identité). Croiser les pratiques musicales monodiques, penser non la verticalité des sons, mais l’horizontalité (chanter sur des bourdons, dans une échelle non tempérée, plus riche dans le contexte monodique, sur les sons harmoniques). Respecter le grain de voix de chacun, le reconnaissant constitutif de l’émotion, sans formater le timbre. Connaître en profondeur le répertoire (le compulser, dépasser les poncifs), l’enraciner dans sa pratique musicale, improviser dans le mode d’abord, imaginer des scénarios, créer, raconter son être propre, construire un univers issu des répertoires d’héritage. Chanter donc…

Ceux dont je suis redevable à tout jamais : le canadien Marius Barbeau dont les collectages sont immenses et magnifiques , la famille Benoît et particulièrement Ben (le plus grand ornementeur sur la langue française que je connaisse : Oum Kalsoum aurait trouvé là un partenaire à sa hauteur …).

Bibliographie à butiner:

Collecter la mémoire de l’autre, Collection Modal, Geste éditions.

Jacques CHEYRONNAUD, Mémoires en recueils, Carnets d’ethnologie, Office départemental d’action culturelle.

Constantin BRAILOIU, Problèmes d’ethnomusicologie, Minkoff Reprint.

Olivier DURIF, Musiques des monts d’Auvergne et du Limousin, Musiques du monde, Cité de la musique, Acte Sud.

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