À vielle perdue : vielle retrouvée.

“La vielle est vraiment un instrument pour le chant, je suis étonné qu’il n’y ait pas plus de vielleux qui chantent. Je pense qu’on a enfermé cet instrument dans une seule fonction, pour ce qui est de “l’école française” en tout cas. Je me demande si les gens ne deviendraient pas instrumentistes parce qu’ils n’osent pas chanter !” (René Zosso)

Copyright : ©Évelyne Girardon – Compagnie Beline

Ajout du 4 septembre 2009 :

La première vielle à roue “électrique” au monde a été construite par Jean Luc Bleton pour Évelyne Girardon. Elle est visible au Musée de Montluçon dans une vitrine ou elle siège à côté de la guitare de Colette Magny

VielleÉlectriqueJL Bleton

Ce texte, comme précisé à sa fin, a été rédigé en 1995. Depuis, l’univers de la vielle à roue, son jeu, sa lutherie, son enseignement, ont énormément évolué.
Le fond du texte reste valide, si ce n’est qu’il faudrait ajouter quelques noms d’artistes vielleux (sur le terrain français) à ceux que nous avons cité à l‘époque : Grégory Jolivet, Marc Anthony, Thierry Nouat, Eric Raillard, Anne Lyse Foy, Laurence Pinchemaille, Mathieu Fantin, Benoit Michaud. Et bien sûr Nigel Eaton en Grande Bretagne. Citons aussi Laurent Bitaud, passeur infatigable des savoirs faire et répertoires sur cet instrument, qui possède une qualité essentielle dans son métier de professeur : enseigner la liberté d’approche, initier les talents, et les accompagner.

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Couple de ramoneurs
> Couple de ramoneurs

La vielle à roue porte en elle toutes les caractéristiques de la problématique de l’interprétation des musiques traditionnelles en général. Elle cristallise sur son nom beaucoup de questions.

Voici quelques réflexions issues de ma petite expérience française en la matière.

Vielle à roue, problème d’identité.

Si on analyse profondément l’histoire de la vielle à roue et la manière dont le mouvement folklorique l’a utilisée, puis dans les années 70 le “revivalisme”, on se rend compte que cet instrument rassemble depuis longtemps les questions de reconstruction d’identité, d’imaginaire fantasmatique, et à ce titre, il assouvit les soifs d’exotismes, besoins si pressants actuellement. Bien sûr, en France, la cornemuse est le premier instrument en tête de la catégorie “emblème pure tradition” de notre époque. Mais la vielle à roue a encore de beaux restes.

Pour le grand public, la cornemuse est, dans l’imaginaire collectif, l’instrument écossais ou breton par excellence, quant à la vielle à roue c’est l’Auvergne. La majorité des français connaît peu les traditions musicales de l’hexagone, au sens précis et profond du terme, même si un vaste mouvement fait que l’on rejoue de cet instrument. Peu savent qu’il y a sur notre territoire national quinze sortes de cornemuses différentes et que la vielle à roue est présente dans beaucoup de régions d’Europe. Même une partie du milieu des amateurs éclairés de la musique traditionnelle ne le sait pas. Pourtant, les vielleux sont légion, mais ils n’ont, pour la plupart, qu’une vision parcellaire de cet instrument, de ses caractéristiques. L’histoire musicale complète de la vielle leur est étrangère d’où une idée tronquée et une vision plutôt récente de son jeu.

La pédagogie utilisée pour enseigner la vielle est en grande partie responsable de cet état de fait. Aucun cours sur le fond ancien (au sens médiéval) n’est donné dans les départements de musique traditionnels existants en France.

Pourtant, pourquoi séparer l’ancien et le nouveau, et leurs expressions respectives ? Comme le dit si bien Yvon GUILCHER : “Pourquoi ne pas mêler les multiples facettes de notre sensibilité qui ne sont en fait que le reflet des âges successifs de notre culture ?”

L’élève vielleux, vit avec un répertoire qu’il croit être là depuis la nuit des temps, sans se poser de questions, car le but (et il est hors de question de le contester ici) est de jouer du répertoire qui porte souvent une seule image teintée d’identité régionale.

Cette image repose sur une vision très XIXème siècle de notre répertoire.

Je suis bien placée pour le savoir, j’ai moi-même enseigné la vielle et c’est en abandonnant l’instrument pour le chant à capella que j’ai le plus appris sur la vielle à roue.

Le problème auquel se heurtent les instrumentistes qui jouent de la vielle à roue est vieux comme son histoire ! Les bourdons ! Que faire des bourdons ? On s’en sort en les enlevant quand ils sont confrontés aux autres instruments harmoniques, (et là on rejoint ce qu’ont fait les musiciens du début du XXème siècle), on fabrique des instruments complexes qui permettent d’avoir des cordes libres à profusion et de les changer en fonction des tonalités. C’est une démarche qui a fait évoluer de façon notable la lutherie et donc, la fiabilité de nos instruments.

Vielle à roue
> Vielle à roue

Modal …

Nous avons de merveilleux musiciens qui ont développé des systèmes d’improvisation et de variation basés sur une technique rapide d’arpèges d’accords (pour beaucoup), c’est donc un choix de pratique de musique tonale. Alors qu’un des chemins pourrait être de retrouver la fonction et l’essence de la modalité. Tous s’engouffrent dans une seule pratique, liée à une fonction en pointe aujourd’hui : la danse. Nous vivons dans des sociétés qui manquent souvent de convivialité et de solidarité. Retrouver la fonction collective et communautaire est essentiel. Valentin Clastrier a abordé l’instrument avec une vision complètement différente, certains autres ont suivi comme Gilles Chabenat, Pascal Lefeuvre ainsi que Dominique Regeff.

Ce faisant, on passe peut être à côté d’une forme musicale lovée depuis toujours dans la musique de cet instrument à savoir la modalité et le partage narratif de cette forme musicale à savoir le chant, et la prise de parole.

Sans doute y aurait-il beaucoup de personnes intéressées par cette pratique mais ce n’est pas dans l’air du temps, peu d’artistes se lancent à le faire, sauf l’exception de Jean François Dutertre, et ce n’est pas proposé dans les conservatoires ni dans les stages si nombreux en France. Mais, cela peut aujourd’hui représenter une avancée.

L’avant-garde ne se situerait-elle pas dans cette redécouverte ? Giovanna Marini a dit à propos des systèmes polyphoniques de l’Italie du sud : “C’est tellement vieux que ça en devient avant-gardiste !”

On pourrait appliquer ce commentaire ici.

Vielle à roue et chant : avant-garde ou hors-norme ?

Au début de ma carrière d’instrumentiste, j’ai intégré le groupe La BAMBOCHE qui avait pris une direction évidente à l’époque : celle de jouer dans une formation folk-rock et d’interpréter le répertoire traditionnel avec l’ambition de l’actualiser, de le moderniser, c’est-à-dire pour moi, l’obligation d’électrifier ma vielle. Nous pensions participer à une révolution importante et nous étions enthousiastes à l’idée de proposer cette formule. Les luthiers nous ont aidé dans cette aventure et j’ai même eu la première vielle électrique (en France et à ma connaissance au monde, aujourd’hui au musée de la vielle à roue de Montluçon) fabriquée par Jean Luc Bleton.

Je me suis rendu compte, plus tard, et c’est très banal, que la question n’était pas l’enrobage mais plutôt le fond de la musique.

J’ai, je crois, trouvé mon chemin dans le répertoire si vaste et méconnu des chansons de tradition populaire en français. Nous sommes peu d’artistes sur ce chemin escarpé. Et encore moins à travailler sur un système d’arrangements basé sur l’analyse modale du répertoire. Et je me rends compte aujourd’hui que ce chemin n’est pas très éloigné de ce qui fait aussi partie du jeu de la vielle à roue.

Mon premier choc musical lorsque j’avais 8 ans, cela a été Le gars Jules et la Marie, deux vielleux qui chantaient en faisant la manche dans les restaurants de ma ville, et c’est bien le chant, mélangé au son des bourdons qui m’a le plus émue. Ce n’est certainement pas la représentation folklorique de l’instrument, à l’époque.

Des années plus tard, j’ai eu une vielle et je suis allée faire un stage de formation, ouvert aux groupes folkloriques, animé par Monsieur Georges Simon. Je me souviens que lorsque je chantonnais dans les bourdons de ma vielle, et qu’il me surprenait cachée sous les arbres du parc de Pont Chrétien, il me sermonnait car pour lui, la vielle n’était pas faite pour chanter. Et l’on touche là à un point essentiel : dans son esprit, point de salut, pour la vielle, hors de la musique XIXème (musique pour marcher, défiler, danser).

Il faudrait s’intéresser à ce qui pourrait toucher ce que l’on appelle le vieux fond, c’est-à-dire le répertoire beaucoup plus ancien, qui fait aussi partie de notre héritage et qui mérite d’être abordé et compris, pour nourrir de façon différente la création.

L’histoire de cet instrument est importante dans le contexte de la création, ainsi que le monde musical dans lequel il est né. Il faudrait un véritable cursus pour donner à chaque vielleux-vielleuse les moyens de rêver l’instrument autrement, donc pour créer.

Personnellement, je ne revendique pas d’identité régionale particulière. Je défends haut et fort cela sans pour autant rejeter cette réalité qui peut très bien marcher pour d’autres. Je suis plutôt dans une recherche de points communs avec d’autres cultures que dans les traits de différences, même si ces dernières me fascinent et m’émerveillent. Le répertoire de tradition a été ma terre à défricher. Nous vivons aujourd’hui sur une vision très XIXème – début XXème siècle des répertoires traditionnels, mais pourquoi ne pas voir plus haut dans son histoire (et pour cela les exemples tirés d’autres cultures peuvent nous aider).

En cela, la vielle à roue peut être un outil majeur pour s’immerger totalement dans ce qui constitue la naissance de notre culture.

Chant et modalités

Celui qui m’a fait comprendre la modalité est un joueur de vielle : René ZOSSO. Car c’est lui le fer de lance de cette idée pour la vielle à roue.

C’est en glissant ma voix dans les bourdons de ma vielle que j’ai trouvé la ligne directrice de mon choix d’arrangements pour la polyphonie à cappella.

La vielle se présente bien comme un support prodigieux de la voix humaine. Les bourdons tissent l’assise d’où elle peut s’élancer et revenir pour se fondre dans leur matrice harmonique. Le son continu de la roue, de cet archet infini, lui permet de suivre les détours et les irrégularités savantes des chants populaires.

Elle est l’accompagnatrice idéale des ballades et des complaintes. Le coup de poignet lui permet de transformer en soutien efficace des chansons rythmées. L’ensemble de ses possibilités en fait un incomparable instrument de soliste. (Jean François Dutertre)

Chanter avec une vielle semble avoir été une chose assez naturelle pour que personne ne le signale, au cours des différentes époques de l’histoire de cet instrument.

Pourtant, on sait que les bourdons de l’Organistrum ou de la Vielle à roue, destinés à tracer l’horizontalité constructive et caractéristique des modes, ont servi à soutenir le chant, donc la parole. C’était là une fonction d’une importance capitale.

L’abandon de cet instrument comme soutient du chant a peut-être signifié la volonté d’abandonner la modalité. Ne serait-ce pas par-là le lieu pour retrouver une forme d’exotisme intéressant et nourrissant ?

Monsieur de Briqueville cite, dans son ouvrage Notice sur la vielle, une anecdote rapportée par M.L. Pagnerre en 1870 : “ Nous avons eu pour dernier joueur de vielle un grand gaillard, bien connu des Parisiens. C’était un véritable artiste, il avait du talent, il faisait chanter l’instrument, et quelquefois il chantait lui-même en s’accompagnant, il improvisait des ritournelles.”

Mais ce même Monsieur de Briqueville, à la fin de son ouvrage, conseille de se débarrasser des bourdons, car, selon lui, c’est à ce prix que l’instrument pourra exécuter de la bonne musique.

Et oui, les bourdons, de nos jours, comme à l’époque de Briqueville, semblent incongrus, ou alors on les accepte mais pour un court moment, comme un succédané d’exotisme, alors que leur continuo obstiné représente l’écoulement du temps.

Et c’est quelque chose de gênant dans notre société où il faut aller vite, ou au cours d’un spectacle, mille choses doivent être données à voir, à entendre.

Le temps immobile de la vielle à roue, nous l’avons perdu. Gageons que c’est à l’intérieur de ses bourdons que nous découvrirons à nouveau les bienfaits d’une régénérescence de la création.

Évelyne Girardon
Septembre 1995, intervention séminaire pédagogique pour Vigo
Evelyne Girardon vielle à roue

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